Peut-on encore prôner l’abstinence dans un monde hypermoderne ?

Le modèle de l’abstinence occupe une place centrale dans l’histoire des politiques et des accompagnements en addictologie. Il repose sur un principe clair : la cessation complète de la consommation constitue l’objectif prioritaire et le repère de réussite. Cette orientation a permis à de nombreuses personnes de se reconstruire et de retrouver une stabilité durable. Pourtant, dans un contexte hypermoderne marqué par l’intensification des sollicitations, la fluidité des parcours et la centralité de l’expérience, la question de sa pertinence mérite d’être interrogée. Peut-on encore prôner l’abstinence comme horizon unique dans un environnement qui valorise la performance, la visibilité et la recherche d’intensité. Poser cette question ne revient pas à disqualifier le modèle abstinentiste, mais à examiner les tensions auxquelles il se confronte aujourd’hui.

Un idéal confronté à l’intensification sociale

L’abstinence repose sur une logique de rupture et de stabilisation. Elle suppose un cadre relativement clair, des repères solides et un environnement capable de soutenir la décision de ne plus consommer. Or, l’hypermodernité fragilise ces conditions. Les individus évoluent dans un monde où les sollicitations sont permanentes, où les produits circulent facilement et où les occasions de consommation se multiplient. Le numérique renforce la visibilité des usages et banalise certaines pratiques. Dans ce contexte, maintenir une abstinence durable nécessite une capacité de régulation particulièrement élevée.

La culture contemporaine valorise l’expérience, l’intensité et l’optimisation de soi. Les substances peuvent être perçues comme des outils de gestion du stress, de performance ou de sociabilité. L’abstinence peut apparaître en décalage avec des normes implicites qui encouragent la stimulation et l’adaptation constante. Ce décalage ne rend pas l’abstinence impossible, mais il en modifie les conditions de possibilité. Elle ne peut plus être pensée uniquement comme un choix individuel ; elle doit être comprise comme une décision prise dans un environnement saturé de tensions. Ignorer ce contexte revient à sous-estimer les contraintes structurelles qui pèsent sur les trajectoires.

Entre principe et adaptation

Interroger la place de l’abstinence en contexte hypermoderne ne signifie pas opposer frontalement abstinence et réduction des risques. Il s’agit plutôt de reconnaître que les parcours sont diversifiés et que les logiques d’accompagnement doivent intégrer cette pluralité. Certains individus peuvent viser l’abstinence comme objectif central, d’autres peuvent s’inscrire dans des stratégies de régulation progressive. Dans un environnement caractérisé par la fluidité des identités et des trajectoires, la rigidité d’un modèle unique peut produire des effets contre-productifs, notamment en renforçant la culpabilisation en cas de rechute.

L’hypermodernité invite à penser l’abstinence non comme une norme abstraite, mais comme une option située. Elle suppose des conditions de soutien, des espaces de cohérence et des repères suffisamment solides pour compenser l’intensification des sollicitations. Elle exige également une réflexion sur les cadres sociaux qui entretiennent certaines consommations, qu’il s’agisse de pressions professionnelles, de normes festives ou de dynamiques numériques. En replaçant l’abstinence dans son contexte, on peut en préserver la valeur sans en faire un impératif déconnecté des réalités vécues.

La question n’est donc pas de savoir s’il faut abandonner l’abstinence, mais de comprendre comment elle s’inscrit dans un monde hypermoderne. Cette compréhension ouvre un espace de réflexivité pour les professionnels et les institutions. Elle invite à interroger les conditions concrètes dans lesquelles les objectifs sont formulés et accompagnés. Plutôt que d’opposer principes et réalités, il devient possible d’articuler exigence et contextualisation. Dans un environnement intensifié, la cohérence de l’intervention dépend de sa capacité à reconnaître les tensions structurelles qui traversent les trajectoires. C’est en tenant ensemble la valeur de l’abstinence et la complexité du contexte que l’on peut construire des accompagnements plus justes, capables de soutenir les personnes sans ignorer les défis spécifiques de l’époque.

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