La fabrique de la victimisation
La figure de la victime occupe aujourd’hui une place centrale dans l’espace public. Les récits de souffrance sont largement relayés, les injustices dénoncées avec force et la reconnaissance des préjudices constitue un enjeu majeur des débats contemporains. Cette évolution traduit des avancées importantes en matière de visibilité des violences et de prise en compte des discriminations. Pourtant, au-delà de la reconnaissance légitime des victimes, un phénomène plus complexe semble émerger : la victimisation comme posture sociale. Il ne s’agit plus seulement d’être victime d’un fait objectivable, mais d’inscrire son identité dans un registre victimaire structurant. Interroger cette fabrique de la victimisation ne revient pas à nier les souffrances réelles, mais à analyser les dynamiques sociales qui favorisent certaines formes d’auto-définition et de mise en scène du statut de victime dans un contexte hypermoderne.
Reconnaissance et centralité de la souffrance
La reconnaissance des victimes constitue un progrès indéniable des sociétés contemporaines. Les violences longtemps invisibilisées sont désormais nommées, les discriminations documentées et les traumatismes pris en charge. Cette évolution s’inscrit dans un mouvement plus large de sensibilité accrue aux atteintes à l’intégrité physique et symbolique. La souffrance n’est plus reléguée à la sphère privée, elle devient un objet de débat public. Cette centralité de l’expérience vécue renforce l’importance accordée au témoignage et à la parole individuelle.
Cependant, cette dynamique peut produire des effets ambivalents. Dans un environnement où la reconnaissance sociale passe largement par la visibilité, le statut de victime peut devenir un vecteur d’attention et de légitimité. Les récits de préjudice circulent rapidement, soutenus par des dispositifs numériques qui amplifient les émotions et favorisent la viralité. La souffrance, lorsqu’elle est exposée, peut acquérir une valeur symbolique forte. Ce contexte ne crée pas la victimisation ex nihilo, mais il peut en renforcer les logiques, en valorisant certaines postures et en encourageant l’inscription identitaire dans l’expérience du tort subi.
Les mécanismes hypermodernes de la victimisation
L’hypermodernité accentue plusieurs dynamiques qui participent à la fabrique de la victimisation. La quête de singularité pousse chacun à affirmer une identité distincte, parfois structurée autour d’une expérience de blessure ou d’injustice. La centralité des émotions dans l’espace public favorise des récits marqués par l’affect, où la reconnaissance passe par l’intensité ressentie. La fluidité des appartenances conduit également à des regroupements autour de causes spécifiques, où le partage d’une expérience de discrimination peut constituer un puissant facteur de cohésion.
Dans ce cadre, la victimisation peut devenir une ressource stratégique. Elle permet de revendiquer une place, de légitimer une parole et d’obtenir une reconnaissance institutionnelle ou médiatique. Cette évolution ne doit pas être interprétée comme une manipulation systématique, mais comme une adaptation à des règles du jeu social transformées. Lorsque la visibilité et l’émotion structurent l’attention collective, la mise en avant du statut de victime peut apparaître comme une voie efficace pour exister publiquement. Comprendre ces mécanismes permet de distinguer la réalité des préjudices des logiques d’amplification et d’appropriation identitaire qui peuvent s’y adosser.
Interroger la fabrique de la victimisation exige une posture nuancée. Il ne s’agit ni de disqualifier les revendications légitimes ni de réduire toute dénonciation à une stratégie opportuniste. L’enjeu consiste à analyser les conditions sociales qui favorisent certaines formes d’expression et d’auto-définition. En replaçant la victimisation dans un contexte hypermoderne marqué par la visibilité, la singularité et l’intensification émotionnelle, on évite les jugements simplistes. Cette lecture invite à une vigilance analytique et à une responsabilité collective. Elle encourage à soutenir la reconnaissance des victimes réelles tout en réfléchissant aux cadres qui structurent la compétition symbolique autour des statuts. C’est en articulant empathie et analyse que l’on peut construire des réponses plus équilibrées, capables de préserver la dignité des personnes sans enfermer les identités dans une posture unique.
Diagnostiquer
Identifiez les tensions hypermodernes qui traversent votre organisation ou vos publics pour agir avec justesse et cohérence.
Former
Donnez à vos équipes des repères et des outils concrets pour adapter leurs pratiques aux réalités hypermodernes.
Sensibiliser
Ouvrez un espace de réflexion pour mieux comprendre les mutations actuelles et renforcer le pouvoir d’agir.
